dimanche, avril 20, 2008

Aimé Césaire : le Nègre disparaît pour laisser place au symbole



Toussaint Louverture, Mandela, Luther King, Che Guévara etc. et aujourd’hui Césaire, ont tous un point commun : peu d’honneurs leur ont été rendu de leur vivant ou pendant leur action. Mais ils sont tous devenus des symboles après avoir été honni, parfois même combattu. Pour Césaire, et pour le symbole, certains vont jusqu'à claironner sa panthéonisation. "Ruse du maître" aurait dit sans doute l'intéressé. Les linguistes disent que le symbole c’est le signe qui n’a pas de lien motivé avec la réalité qu’il veut désigner. Les hommages politiques et médiatiques ronflants, au père de la négritude qui vient de s’éteindre, viennent de confirmer une fois de plus que l’érection des symboles, c’est peut être ce que l’Occident en général et la France en particulier a su garder du « mirage grec ». L’écriture est arrivé tardivement en Grèce, on pourrait y voir là, peut être, une des raisons historiques qui expliquerait les usages contemporains des « symboles », « totalement désacralisés » dans le monde occidental.


Après avoir été superbement ignoré avant d’être relégué au rang de simple figure locale, le nègre fondamental, est redécouvert, au lendemain de sa mort, sous un jour nouveau. Presque réhabilité, en tombant dans le domaine public et en recevant les honneurs officiels d’un Etat qui ne l’a pas reconnu de son vivant. Il n’est plus le rejeton insoumis de la République, mais un symbole pour la France. L’avalanche des témoignages de sympathie de la part d’une classe politique hexagonale est peut être le signifiant d’une hypocrisie qui entoure souvent les beaux discours sur l’égalité, la fraternité, la liberté et le respect de l’Autre. Que signifie cette aporie ? Ce paradoxe est en tout cas lourd de sens tant il traduit de manière parfaite ce décalage entre les valeurs prônées et la réalité ?


Le symbole a ceci de particulier qu’il masque la réalité qu’il veut incarner tout en la représentant. De cette manière, il devient trompeur. Il est juste là, érigé tel un sphinx, pour faire le beau. Sa puissance c’est son apparat. De cette manière, il s’impose tel un label esthétique à travers lequel l’expérience « sensible » se découvre, se livre aux hommes. Signifiant trompeur, dont le contenu est parfois loin de la réalité. Représentation de l’absent, il se veut le code arbitraire qui n’est pas ce qu’il désigne, et s’en sépare par la coupure sémiotique. Ainsi, Césaire le nègre, l’ennemi de l’intérieur, le combattant anti-colonialiste devient, dans le symbolisme républicain méphitique, le poète de l’universel, le combattant de l’humanité, l’homme universel. De la même manière que, le symbole Mandela oblitère vingt sept années de sa vie de lutte contre l’Apartheid, passées en prison dans l’indifférence quasi générale et avec la complicité des puissances occidentales, le symbole Césaire masque sa révolte contre le colonialisme et sa lutte contre la négation de l’homme noir. Le symbole Che Guevara couvre d’un voile impudique son assassinat par la CIA et sa révolte contre l’impérialisme. Le symbole de l’Abbé Pierre enterre son combat pour les mal logés, alors que celui de Martin Luther King efface sa lutte contre le racisme de l’Amérique blanche et l’oppression cruelle du système fédéral envers les Noirs.


Alors que la réalité frappe, le symbole lui reste muet. On admire le symbole mais on refuse de voir la réalité. Le symbole est inoffensif, il dérange moins, il est loin, éloigné de ce qu’il porte et colporte en significations, c’est en cela qu’on le préfère. Il n’est plus là pour rappeler ce pourquoi ils ne l’aimaient, le martyrisaient. Le symbole c’est le cache sexe du Roi, le voile de la domination, l’uniforme de la suprématie, le pagne de l’oppression, le « baiser de la mort », « le cadeau empoisonné », l'étendard de la bonne conscience. Il est une forme d’esthétisation politique et idéologique de tous ces combats, de toutes ces luttes et résistances ayant comme fondement la défense de l’humain ou encore la lutte contre les injustices, la négation et l’exploitation de l’Autre, etc. C’est de la récup au nom des conventions, des convenances, du confort. « Nous n’aimons pas leurs combats, mais nous vouons un culte pharaonique à l’idéal qu’ils expriment, disent-ils ». « Nous n’aimons pas leurs luttes, mais les idées qu’elles expriment ».
L’érection du symbole est une opération de déconstruction du message, un détournement symbolique de la résistance, un ensevelissement du message. Le symbole édulcore, euphemise, les vérités crues du message porté par tous ces hommes épris de justice. Le symbole, c’est la complaisance dans la beauté des idéaux et le refus de la laideur du combat. Le refuge dans la paresse des mots (blabla et blabla), des discours, de la rhétorique républicaine creuse à l’image de cette avalanche puant d’hommages qui emporte désormais le cadavre du Nègre fondamental dans son voyage au pays natal. Le symbole est le tombeau du résistant, l’épitaphe du combattant. Il ne signifie rien pour ceux qu’ils l’érigent. Ceux qui chantent aujourd’hui les louanges du chantre de la négritude sont les mêmes qui ont tenté hier de justifier à travers une loi inique l’entreprise criminelle de la colonisation. Quel curieux paradoxe ! Ainsi, Panthéoniser Césaire, même pour le symbole, ne serait qu'une autre manière d'embaumer la colère et la révolte du Nègre fondamental.

4 commentaires:

Fatou a dit…

C'est tellement vrai...

cesaire a dit…

tellement vrai qu'on finit par se demander pour qui on nous prend, pour des truffes ? Ah les discours de machin ah les hommages, oui mais vous l'avez mis au placard le vieux !Ce ne sont pas les combats qu'ils préféernt mais les mots qui les qualifient.

nubiennes a dit…

Tu oublies de dire qu'il n'a pas été diffusé ni sur fr2,fr3 ...

Anonyme a dit…

Oui les hommages se sont arrêtés sur RFO et France O. Franchement, diffusion ou pas qu'est ce que cela aurait pu changer. Rien.